Berserkers : qui étaient les « guerriers fous » des Vikings ?
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- Les berserkers en bref
- Qu’était un berserker viking ?
- Les plus anciennes sources sur les berserkers, et leur distance avec les faits
- Les berserkers dans les sagas
- À quoi ressemblait la fureur berserk (berserksgangr) ?
- Les berserkers ont-ils existé ? Ce que l’archéologie peut montrer, et ce qu’elle ne peut pas montrer
- Les berserkers ont-ils été mis hors la loi ? La loi islandaise contre la fureur berserk
- Pourquoi les berserkers entraient-ils en fureur ? Les théories
- Les berserkers et Odin : ours, loups et changeurs de forme
- D’où vient l’expression anglaise « going berserk » ?
- Questions fréquentes
- Sources et notes de la rédaction
Les berserkers (en vieux norrois berserkir, au singulier berserkr) étaient des guerriers nordiques de l’âge viking et de la légende des sagas, connus pour une fureur guerrière appelée berserksgangr (mot souvent écrit berserkergang aujourd’hui), d’où vient l’anglais « berserk » : dans les textes, ils hurlent, mordent leur bouclier, encaissent le fer et le feu sans broncher, puis s’effondrent, épuisés. Leur existence est attestée par un poème des environs de 900 et par une loi islandaise des années 1120, mais presque tout ce qu’on lit d’autre à leur sujet vient de sagas écrites deux à quatre siècles après les faits qu’elles racontent.
Ce guide classe les témoignages par date, du plus ancien poème aux sagas, à la loi et aux rares images qui pourraient montrer de tels guerriers, puis pèse les théories sur leur « rage », en nommant l’auteur de chacune. Les citations sont tirées de traductions anglaises du domaine public, que nous rendons en français, ou traduites par nos soins du vieux norrois.
- D’abord des hommes du roi : le plus ancien témoignage, un poème des environs de 900 en l’honneur du roi Harald à la Belle Chevelure, fait hurler des berserkers et des « peaux-de-loup » (úlfheðnar) à la bataille de Hafrsfjörðr, et ses dernières strophes en font les hommes du roi, récompensés par lui.
- Chemise d’ours ou chemise nue ? L’Oxford English Dictionary et le grand dictionnaire islandais classique penchent pour « chemise d’ours », tout comme Roderick Dale ; « chemise nue », c’est-à-dire combattre sans cotte de mailles, a encore ses défenseurs, et rien ne prouve l’une ou l’autre lecture.
- La description célèbre est tardive : les guerriers d’Odin selon Snorri, qui mordent leur bouclier et que le feu n’atteint pas, ont été mis par écrit en Islande vers 1230.
- Proscrits en Islande : la loi chrétienne des années 1120 punissait la fureur berserk de la proscription mineure.
- Pas de champignons dans les sources : l’idée de l’amanite tue-mouches date de 1784 ; aucun texte médiéval ne parle de drogue.
Les berserkers en bref
| Question | Réponse courte |
|---|---|
| Vieux norrois | berserkr, pluriel berserkir ; la fureur se dit berserksgangr, « marche du berserk » (forme moderne berserkergang). Guerriers-loups : úlfheðinn, pluriel úlfheðnar (ulfhednar), « peaux-de-loup ». |
| Sens du nom | Discuté : « chemise d’ours » (ber-, ours), la lecture que préfère l’Oxford English Dictionary, ou « chemise nue » (berr, nu), serkr désignant une chemise. |
| Ont-ils existé ? | Oui, comme mot, comme rôle et comme accès reconnu : une loi des années 1120 le punit. Les métamorphes que le feu n’atteint pas appartiennent aux sagas. |
| Plus ancienne source | Haraldskvæði (Hrafnsmál), poème d’éloge pour Harald à la Belle Chevelure, daté par tradition des environs de 900. |
| Description classique | Snorri Sturluson, Ynglinga saga 6 (vers 1230) : les hommes d’Odin combattent sans cotte de mailles, mordent leur bouclier, et ni le feu ni le fer ne les blessent. |
| Principales sagas | Egils saga, Eyrbyggja saga, Vatnsdæla saga, Grettis saga (XIIIe–XIVe siècle) ; sagas légendaires : Hrólfs saga kraka et Hervarar saga. |
| Loi | Section des lois chrétiennes du code islandais (Grágás), vers 1122–1133 : la fureur berserk est punie de la proscription mineure. |
| Images | Matrices de Torslunda, Öland, Suède (550–800) : une figure dansante et un guerrier à tête d’animal. Pièces d’échecs de Lewis (fin du XIIe siècle) : des gardes, les tours du jeu, qui mordent leur bouclier. |
| Des drogues ? | Dans aucune source médiévale. L’amanite tue-mouches (1784) et la jusquiame (2019) sont des hypothèses modernes. |
Qu’était un berserker viking ?
Dans les sources, un berserkr est un guerrier d’une force et d’une agressivité hors du commun, qui sert un roi, provoque des hommes en duel ou part piller. L’Icelandic-English Dictionary de Cleasby et Vigfússon (1874) résume le tableau des sagas : douze berserkers, « principaux compagnons de plusieurs rois des temps anciens », et en Norvège des « bandes de brutes professionnelles ». Au terme d’un examen critique de la littérature en vieux norrois (thèse de doctorat, Nottingham, 2014 ; livre, 2022), Roderick Dale conclut que le vieux norrois berserkr « serait sans doute mieux traduit » par « champion », et que le guerrier incontrôlable, le « guerrier fou » que la plupart des gens imaginent, appartient au mot anglais moderne.
Y avait-il des femmes berserkers ? Pas dans les textes : tous les berserkers des sources citées ici sont des hommes. Ce qui s’en rapproche le plus, ce sont « les épouses des berserkers » que Thor se vante d’avoir tuées sur l’île de Hlésey, dans le poème mythologique Hárbarðsljóð (strophe 37, traduit de l’anglais de Bellows), et le poème n’en dit pas davantage.
Que signifie berserker ? « Chemise d’ours » ou « chemise nue »
La seconde moitié du mot est claire : serkr désigne une chemise ou une tunique (l’écossais dit encore « sark »). C’est la première qui pose problème. Snorri dit que les guerriers d’Odin allaient brynjulausir, « sans cotte de mailles », et le traducteur Samuel Laing en a tiré en 1844 la conclusion qui s’imposait : les Bersærker étaient « ainsi nommés de ber, nu, et serkr, chemise : c’est-à-dire dépourvus de toute chemise de mailles » (note à l’Ynglinga saga 6). Trente ans plus tard, Cleasby et Vigfússon rejettent cette explication : l’étymologie par « nu » « est inadmissible, car serkr est un substantif et non un adjectif », tandis qu’une dérivation à partir d’un ancien mot pour l’ours « est de loin préférable », puisque les champions portaient des peaux d’ours et de loups, comme le montre le nom parallèle úlfheðinn, peau-de-loup.
Le débat n’a jamais été clos. Le mémoire de master de Mikkel Klausen (université d’Oslo, 2023) en retrace les revirements : « nu » jusqu’au milieu du XIXe siècle, « ours » après Sveinbjörn Egilsson, de nouveau « nu » avec Erik Noreen (1932), Hans Kuhn et Kim McCone, tandis qu’Otto Höfler et Gerard Breen défendaient l’ours. Anatoly Liberman penche pour « nu » ; Michael Speidel (2002) suppose que « chemise d’ours » a été réinterprété plus tard en « chemise nue ». Dale préfère l’ours, mais rappelle qu’une étymologie dit d’où vient un mot, pas ce qu’un lecteur du XIIIe siècle y entendait. Les ouvrages de référence penchent dans le même sens : Bellows (1923) pensait que le mot signifiait « probablement » « chemise d’ours », et l’Oxford English Dictionary, cité par le blog Grammarphobia, donne « probablement chemise d’ours ou manteau d’ours ». Le Store norske leksikon (Ellen Næss, 2026) laisse les deux possibilités ouvertes. En bref : « chemise d’ours » est le sens le plus probable, pas un sens démontré.

Úlfheðnar (ulfhednar) : les peaux-de-loup
Le nom des guerriers-loups, lui, ne fait pas débat : úlfr, loup, et heðinn, peau ou manteau de fourrure. Ils apparaissent aux côtés des berserkers dans le plus ancien poème, et la Vatnsdæla saga (chapitre 9) les explique à propos de la même bataille : « les berserkers qu’on appelait úlfheðnar ; ils portaient des manteaux de loup au lieu de cottes de mailles et défendaient la proue du navire du roi » (notre traduction). La Grettis saga (chapitre 2) dit que les berserkers de Harald « étaient appelés les Manteaux-de-loup, car aucun acier ne mordait sur eux » (traduit de l’anglais de Magnússon et Morris). Berserkers et peaux-de-loup formaient-ils deux groupes, ou s’agit-il de deux noms pour un seul ? On ne sait pas ; le plus ancien poème semble déjà les confondre.
Les plus anciennes sources sur les berserkers, et leur distance avec les faits
| Source | Date de rédaction | Écart avec les faits | Ce qu’elle dit des berserkers |
|---|---|---|---|
| Haraldskvæði (Þorbjörn hornklofi ?) | Vers 900 (première moitié) ; seconde moitié peut-être plus tardive | Contemporain, si la datation tient | Les berserkers rugissent et les peaux-de-loup hurlent à Hafrsfjörðr ; les berserkers sont des hommes du roi, récompensés |
| Grágás, section des lois chrétiennes | Vers 1122–1133 | Une loi de son temps | La fureur berserk punie de la proscription mineure |
| Snorri, Ynglinga saga et Haralds saga hárfagra | Vers 1230 | Deux à quatre siècles plus tard | Les hommes d’Odin ; des berserkers sur le navire de Harald |
| Egils saga | Probablement avant 1240 | Trois siècles plus tard | Kveldúlfr et Skalla-Grímr, changeurs de forme ; Ljótr le duelliste |
| Eyrbyggja saga | Milieu du XIIIe siècle | Environ 250 ans plus tard | Deux berserkers suédois, un chemin et une étuve |
| Vatnsdæla saga | Seconde moitié du XIIIe siècle | Environ 300 ans plus tard | Manteaux de loup ; un berserker guéri ; deux berserkers brûlés |
| Grettis saga | Vers 1300 ou plus tard | Environ 300 ans plus tard | Des berserkers brigands, proscrits par le jarl Eiríkr |
| Hervarar saga, Hrólfs saga kraka | XIIIe siècle et après ; la Hrólfs saga est une compilation « très tardive » (Finnur Jónsson, notre traduction) | Légendaire, située avant l’âge viking | Douze frères berserkers ; des troupes de douze au service des rois |
Haraldskvæði : les berserkers à Hafrsfjörðr
Le Haraldskvæði, aussi appelé Hrafnsmál, est un dialogue dans lequel une valkyrie interroge un corbeau sur le roi Harald à la Belle Chevelure. Son récit de la bataille navale de Hafrsfjörðr, près de Stavanger, livrée à la fin du IXe siècle, contient la plus ancienne mention connue des berserkers :
grenjuðu berserkir, / guðr vas þeim á sinnum, / emjuðu ulfheðnar / ok ísǫrn dúðu.
« Les berserkers rugissaient, la bataille était sur eux ; les peaux-de-loup hurlaient et secouaient leurs fers. »
Haraldskvæði, strophe 8 (numérotation de Finnur Jónsson, Den norsk-islandske skjaldedigtning, 1912–1915), notre traduction
À qui appartenaient ces berserkers ? Le « eux » de cette strophe, ce sont les navires qui, à la strophe 7, « venaient de l’est » pour combattre Harald, et qui, à la strophe 9, attaquent le roi « qui vit à Utstein » (nos traductions). Laing (1844) et Finnur Jónsson lisent tous deux le passage ainsi : dans la scène de bataille du poème lui-même, les berserkers hurlants pourraient donc bien être dans le camp ennemi. Les sagas en prose, elles, les placent sur le navire de Harald.
Plus loin, la valkyrie s’enquiert de « l’entretien des berserkers » : comment traite-t-on ces hommes hardis au combat qui s’enfoncent dans la troupe ennemie ? Le corbeau répond : « On les appelle peaux-de-loup, ceux qui portent au combat des boucliers sanglants ; ils rougissent les lances quand ils viennent à la bataille » (strophes 20–21, notre traduction), et ce sont des hommes de courage, à qui le sage roi se fie. Ici, les berserkers forment une partie récompensée de la suite du roi, et non des fous isolés. Deux réserves. Le poème est attribué à Þorbjörn hornklofi, mais le Store norske leksikon signale que les strophes sur Hafrsfjörðr pourraient être de Þjóðólfr de Hvinir. Et Klaus von See soupçonnait la seconde moitié, avec la strophe des « peaux-de-loup », d’être un ajout postérieur ; Mikael Males rejette les arguments de von See sans trancher la question, mais relève le ton d’antiquaire de la strophe et suggère que, si elle a été ajoutée, elle l’a été au XIIe siècle (les deux d’après le résumé de Klausen). La strophe 8 est le témoin le plus sûr.
Snorri cite la strophe 8 dans sa saga de Harald (chapitre 19), où la traduction en vers de Laing (1844) en fait « des berserks sauvages, rugissant de fureur ». Il raconte aussi que Harald plaça ses berserkers à la proue de son grand navire-dragon, des hommes choisis, « remarquables par leur force, leur courage et leur adresse en toutes choses » (chapitre 9, traduit de l’anglais de Laing) ; l’Egils saga met « douze berserks du roi » à la proue de son navire long lors de la même bataille (chapitre 9, traduit de l’anglais de Green).

L’Ynglinga saga de Snorri, chapitre 6 : les guerriers d’Odin
La description que tout le monde cite vient de Snorri Sturluson, qui écrivait en Islande vers 1230. Dans son histoire évhémériste, Odin est un roi venu d’Asie qui pouvait rendre ses ennemis aveugles, sourds ou fous de terreur et émousser leurs armes, tandis que
« … ses hommes se ruaient en avant sans armure, enragés comme des chiens ou des loups, mordaient leurs boucliers, étaient forts comme des ours ou des taureaux sauvages, tuaient les gens d’un seul coup, et ni le feu ni le fer n’avaient de prise sur eux. On les appelait Bersærkers. »
Snorri Sturluson, Ynglinga saga, chapitre 6, traduit de l’anglais de Samuel Laing (1844)
La dernière phrase de Laing prend des libertés avec Snorri. Le vieux norrois se termine par Þat er kallaðr berserksgangr, « c’est ce qu’on appelle la marche du berserk » : Snorri nomme l’état, pas les hommes. Le passage est une reconstruction savante, écrite plus de deux siècles après la conversion, et Cleasby et Vigfússon soupçonnaient déjà qu’il paraphrase en partie les charmes du Hávamál, où Odin se vante : « J’émousse la lame de mon ennemi » (strophe 149, traduit de l’anglais de Bellows). Il nous apprend comment un Islandais du XIIIe siècle se représentait les guerriers d’Odin, pas à quoi ressemblait une bataille du IXe.
Les berserkers dans les sagas
Egils saga : Kveldúlfr, Skalla-Grímr et les changeurs de forme
L’Egils saga s’ouvre sur Úlfr, le grand-père du poète Egill, dont l’ami Kári de Berðla « était un berserk ». Úlfr lui-même devenait chaque soir sombre et renfermé, « et l’on disait communément qu’il était grand changeur de forme. On l’appelait Kveldulf », le Loup-du-soir (chapitre 1, traduit de l’anglais de Green). Le mot vieux norrois est hamrammr, « fort de forme », qui se disait des hommes qu’on croyait capables de changer d’apparence. Quand Kveldúlfr et son fils Skalla-Grímr se vengent en mer, la saga explique ce qui arriva ensuite :
« On dit des hommes changeurs de forme, ou de ceux que saisissait un accès de fureur berserk, que tant que durait l’accès, ils étaient si forts que rien ne pouvait leur résister ; mais quand il était passé, ils étaient plus faibles que d’ordinaire. Ainsi en fut-il de Kveldulf. »
Egils saga, chapitre 27, traduit de l’anglais de W. C. Green (1893)
Des années plus tard, lors d’une partie de balle en Islande, Skalla-Grímr devient d’une force surnaturelle après le coucher du soleil, tue Þórðr, le compagnon de jeu d’Egill, âgé de 20 ans, et se saisit d’Egill, jusqu’à ce que la nourrice du garçon, Þorgerðr brák, détourne sa fureur sur elle et soit tuée à son tour (chapitre 40). Au chapitre 67 de Green (64 dans les éditions en vieux norrois), Egill affronte le duelliste de métier Ljótr le Pâle, « un berserk et un duelliste », que « saisit un accès de fureur berserk ; il se mit à mugir affreusement et mordit son bouclier ». Egill le tue.
Eyrbyggja saga : les deux berserkers suédois
Le jarl Hákon de Norvège avait à son service deux frères suédois, Halli et Leiknir, cadeau du roi Eiríkr de Suède. « Ils entraient en fureur berserk, n’avaient plus rien des hommes quand ils étaient en colère, mais devenaient enragés comme des chiens, et ne craignaient ni le feu ni l’acier » (chapitre 25, traduit de l’anglais de Morris et Magnússon, 1892). Par l’intermédiaire de l’Islandais Vermundr, ils passent à son frère Styrr. Quand Halli demande la main de la fille de Styrr, celui-ci fixe le prix de la fiancée : un chemin à travers le champ de lave, un mur de bornage qui le traverse et un enclos. Les frères les construisent ; pendant ce temps, Styrr fait aménager une étuve enterrée. Les berserkers rentrent « très las, comme il arrive aux hommes qui n’ont pas qu’une seule forme : ils deviennent très faibles quand la fureur berserk les quitte » (chapitre 28, notre traduction). Styrr les enferme dans l’étuve surchauffée, les tue quand ils en sortent de force, et les enterre dans un creux de la lave, au bord de leur propre chemin.
Vatnsdæla saga : un berserker guéri, deux berserkers brûlés
La Vatnsdæla saga, fortement marquée par les idées chrétiennes, présente la fureur comme un mal. Þórir, un fils du colon Ingimundr, avoue à son frère que la fureur berserk le prend « toujours quand je le veux le moins » (chapitre 37, notre traduction). Son frère fait un vœu à « celui qui a fait le soleil », tous deux sauvent un enfant abandonné pour mourir, et « la fureur berserk ne reprit plus jamais Þórir ». Au chapitre 46, deux berserkers, tous deux nommés Haukr, arrivent en Islande au moment même où débarquent les premiers missionnaires :
« Ils hurlaient comme des chiens, mordaient le bord de leurs boucliers et traversaient pieds nus le feu ardent. »
Vatnsdæla saga, chapitre 46, notre traduction du vieux norrois (texte des Íslendinga sögur, sagadb.org)
L’évêque Friðrekr bénit trois feux ; les berserkers traversent le premier et le deuxième, sont gravement brûlés, puis assommés par des hommes qui les attendaient avec de lourds gourdins, car le fer, dit l’évêque, ne mordra pas sur eux. C’est un récit de conversion.
Grettis saga : des berserkers devenus brigands
Dans la Grettis saga, écrite vers 1300, le berserker est devenu le méchant sur lequel un héros fait ses preuves. Le chapitre 19 se passe en Norvège : des berserkers défient « des hommes bien nés pour leur avoir ou leurs femmes », si bien que « le jarl Eric abolit tous les duels et mit hors la loi tous les berserks qui couraient le pays en pillant et en semant le désordre » (traduit de l’anglais de Magnússon et Morris). Grettir anéantit ensuite une bande de douze dans une ferme dont le maître est absent ; les deux derniers meurent de froid et de leurs blessures dans leur fuite. Au chapitre 40, le berserker Snækollr arrive à cheval pour réclamer la fille d’un fermier :
« … il se mit à rugir à pleine voix, mordit le bord de son bouclier, se l’enfonça dans la bouche, ouvrit des mâchoires béantes par-dessus le coin du bouclier, et se démena comme un forcené. »
Grettis saga, chapitre 40, traduit de l’anglais d’Eiríkr Magnússon et William Morris (1869)
D’un coup de pied, Grettir lui renvoie le bouclier dans la bouche, puis le décapite : une plaisanterie qui suppose que le public connaît le geste convenu.
Hrólfs saga kraka et Hervarar saga : les berserkers légendaires
Les sagas légendaires, situées avant l’âge viking, multiplient les berserkers par douzaines. Le roi Aðils d’Uppsala entretient douze berserkers pour défendre son pays (Hrólfs saga kraka, chapitre 16 de l’édition de Guðni Jónsson). Hrólfr a les siens, douze eux aussi, qui, un soir de Jól, à leur retour à sa cour, entrent dans la halle « tout gris de fer » et défient tous les hommes présents (chapitre 37, notre traduction). La scène la plus célèbre de la saga ne concerne pas du tout les berserkers : lors de la dernière bataille, un ours énorme combat en tête de l’armée de Hrólfr pendant que le champion Böðvarr bjarki reste assis, immobile, dans la halle (chapitres 50–51). La saga ne le qualifie jamais de berserker.
Dans la Hervarar saga, les douze fils d’Arngrímr, menés par Angantýr, « étaient tous berserkers » (chapitre 1, notre traduction). Sur l’île de Sámsey, ils « tirèrent leurs épées et mordirent le bord de leurs boucliers, et la fureur berserk s’empara d’eux » ; ensuite la fureur les quitta, « et ils sont alors plus faibles qu’en d’autres temps, comme après une sorte de maladie » (chapitre 3, notre traduction).
Le berserker duelliste, un méchant de convention
Mettez ces histoires côte à côte et une formule apparaît : un berserker étranger arrive, exige une femme ou de l’argent, propose un duel (hólmganga) et se fait tuer par le héros. Cleasby et Vigfússon l’avaient remarqué en 1874, de même que les berserkers qui viennent en Islande sont présentés comme Norvégiens ou Suédois. Dale relève d’autres rôles, du champion du roi au champion chrétien, et trouve dans des documents du XIVe siècle des hommes surnommés berserkr : le mot n’était pas qu’une étiquette de monstre.
À quoi ressemblait la fureur berserk (berserksgangr) ?
D’après les textes cités plus haut, le berserksgangr présente un ensemble de signes constants :
- Cris de bête : rugissements et hurlements (Haraldskvæði 8 ; Egils saga 67 ; Vatnsdæla saga 46 ; Grettis saga 19). S’appuyant sur le Dictionary of Old Norse Prose, Klausen soutient que le verbe du poème, grenja, désigne par ailleurs le rugissement d’animaux dangereux.
- Bouclier mordu : Ynglinga saga 6, Egils saga 67, Vatnsdæla saga 46, Grettis saga 40, Hervarar saga 3.
- Invulnérabilité : le fer ne mord pas sur eux (Egils saga 9, Grettis saga 2) et ils ne craignent ni le feu ni l’acier (Ynglinga saga 6, Eyrbyggja saga 25).
- Force hors du commun : « forts comme des ours ou des taureaux sauvages » (Ynglinga saga 6).
- Épuisement ensuite : Egils saga 27, Eyrbyggja saga 28, Hervarar saga 3.
- Pas toujours voulue : elle prend Þórir malgré lui (Vatnsdæla saga 37), mais Ljótr et Snækollr semblent s’en servir comme d’une menace avant un duel.
Dale lit ces signes comme une mise en scène : le berserksgangr, soutient-il, était « une forme calculée de posture et une activité rituelle destinée à affermir le courage du berserkr », et dans les textes les berserkers « ne deviennent pas fous furieux » au sens moderne. D’autres prennent les descriptions pour un véritable état de conscience modifié. Les textes autorisent les deux lectures.

Aucune drogue. Aucune saga, aucun poème ne mentionne un champignon, une plante ou une potion pris pour déclencher la fureur. Le Store norske leksikon affirme qu’un tel usage de drogue « n’est pas connu par les sources » (notre traduction).
Pas de combat nu. Snorri dit brynjulausir, « sans cotte de mailles », et non sans vêtements ; le berserker à demi nu en braies de fourrure est en grande partie une image du XIXe siècle (voir la gravure de 1850 plus haut).
Pas de peau d’ours dans les descriptions. Les textes cités ici parlent de manteaux de loup (Vatnsdæla saga 9) et de métamorphoses, mais aucun ne décrit un berserker revêtant une peau d’ours. L’ours survit dans le nom, si l’étymologie « chemise d’ours » est la bonne, et dans l’ours qui combat pour Hrólfr kraki.
Les berserkers ont-ils existé ? Ce que l’archéologie peut montrer, et ce qu’elle ne peut pas montrer
Oui, au sens le plus important : un poème des environs de 900 les nomme, et une loi islandaise des années 1120 punissait la fureur berserk, ce qui n’a de sens que si des hommes s’y livraient vraiment. Ce qu’on ne peut pas prouver, c’est l’image que donnent les sagas de guerriers sur lesquels le fer ne mordait pas. L’archéologie ne tranche la question ni dans un sens ni dans l’autre : aucune tombe ne peut être étiquetée « berserker », et aucun objet n’en nomme un. Ce qu’elle offre, ce sont des images de guerriers-animaux, antérieures à l’âge viking et ouvertes à l’interprétation.
Les plus connues sont les matrices de Torslunda : quatre matrices de bronze servant à estamper des plaques décoratives de casque, trouvées dans un cairn sur l’île suédoise d’Öland et datées de 550 à 800 par le Musée d’histoire de Suède, soit la période de Vendel. Sur l’une d’elles, le musée décrit deux hommes : l’un porte un casque à haut cimier, deux lances et une épée ; l’autre, « un casque qui ressemble à une tête d’animal », une lance dans la main gauche, la droite posée sur la poignée de son épée (notre traduction). Beaucoup de chercheurs voient dans le second un guerrier-loup, et dans le premier, dont un œil semble avoir été crevé, Odin ou un danseur à son service. Le musée ne le dit pas ; Klausen tient l’œil endommagé pour le seul trait odinique vraiment sûr et juge que la lecture cultuelle demande d’autres appuis. Le cimier n’est pas non plus un casque viking à cornes ; notre guide des casques et boucliers vikings explique pourquoi.

Plus loin dans le temps, on trouve des comparaisons plutôt que des preuves. Speidel (2002) a fait remonter les guerriers de type « berserk » aux combattants germaniques à demi nus de la colonne Trajane. Tacite, qui écrit en 98 apr. J.-C., décrit les Harii (« Arii » dans la traduction anglaise citée) de la Germanie orientale, dont « les boucliers sont noirs, les corps peints ; ils choisissent pour attaquer les nuits les plus sombres » (Germania 43, traduit de l’anglais d’après la traduction d’Oxford révisée). Ces guerriers, huit siècles avant Hafrsfjörðr, montrent que l’idée d’une bande guerrière terrifiante est ancienne, non qu’une tradition berserk se soit transmise sans interruption. D’autres images de ce genre, des pierres historiées aux bractéates, sont examinées dans notre index des symboles vikings et de leurs preuves.
Les armées vikings avaient-elles des unités de berserkers ?
Les sources évoquent de petits groupes d’élite, pas des régiments : des berserkers à bord du navire d’un roi ou dans sa maison, souvent au nombre de douze, un chiffre qui revient trop souvent dans les sagas pour être pris comme un effectif réel. Dale ajoute un argument pratique : les batailles de l’âge viking reposaient sur des hommes qui tenaient le mur de boucliers, où un guerrier isolé pris de folie meurtrière serait un danger pour les siens ; mieux vaut donc voir dans le berserker un champion qu’une troupe de choc.
Les berserkers ont-ils été mis hors la loi ? La loi islandaise contre la fureur berserk
Le signe le plus solide qu’une chose appelée berserksgangr existait bien vient d’une loi. La section des lois chrétiennes du code islandais connu plus tard sous le nom de Grágás, au chapitre 7, la range parmi les pratiques païennes, à côté des sacrifices aux esprits et de la sorcellerie :
Ef maðr gengr berserksgang, ok varðar honum þat fjörbaugsgarð …
« Si un homme entre en fureur berserk, la peine est pour lui la proscription mineure, et de même pour les hommes présents avec lui, s’ils ne le retiennent pas. Aucun d’eux n’encourt alors de peine s’ils parviennent à le retenir. Mais si cela se reproduit, la peine est la proscription mineure. »
Grágás, Konungsbók, section des lois chrétiennes, chapitre 7, éd. Vilhjálmur Finsen (Copenhague, 1852), p. 23 ; notre traduction
La proscription mineure (fjörbaugsgarðr) était le degré le plus léger de la mise hors la loi : trois ans d’exil hors d’Islande, avec une protection dans trois demeures et sur les chemins qui les reliaient, jusqu’à ce que le condamné trouve un navire (selon le résumé de Sveinbjörn Rafnsson). Il payait aussi une somme dite « argent de vie » ; comme l’expliquent Cleasby et Vigfússon, s’il ne la payait pas, il devenait proscrit à part entière. D’après les évêques qu’elle nomme comme ses auteurs, Peter Foote a daté cette loi « entre 1122 et 1133, disons vers 1125 ». Le manuscrit qui la conserve, la Konungsbók, a été écrit au milieu du XIIIe siècle (vers 1250 pour Foote, vers 1260 pour le Store norske leksikon), si bien qu’on ne peut exclure des retouches ultérieures du texte. La loi punit les témoins qui ne maîtrisent pas l’homme, ce qui suggère un accès que les autres voyaient venir et pouvaient arrêter.
Pour la Norvège, nous avons trouvé un récit plutôt qu’une loi : la Grettis saga (chapitre 19) attribue au jarl Eiríkr Hákonarson la proscription des berserkers et l’abolition des duels, peu avant son départ pour l’Angleterre, chez son beau-frère le roi Knútr ; Cleasby et Vigfússon dataient ce décret de 1012 (Wikipédia et de nombreux sites donnent 1015). On ne le connaît que par la saga.
Que sont devenus les berserkers ?
Les textes les montrent s’effaçant avec la nouvelle religion plutôt que disparaissant d’un coup. La loi chrétienne des années 1120 traite la fureur berserk comme une pratique païenne ; dans la Vatnsdæla saga, un évêque bénit les feux qui viennent à bout de deux berserkers ; et les sagas des XIIIe et XIVe siècles font du champion du roi un brigand que les héros abattent. Le mot, lui, a survécu : Dale a trouvé des hommes surnommés berserkr dans des documents du XIVe siècle.
Pourquoi les berserkers entraient-ils en fureur ? Les théories
| Théorie | Proposée par | Arguments pour | Principale difficulté |
|---|---|---|---|
| Amanite tue-mouches | Samuel Ödman, 1784 | Usage sibérien du champignon rapporté par des voyageurs du XVIIIe siècle | Aucune source n’en parle ; le champignon est plutôt sédatif |
| Jusquiame | Karsten Fatur, 2019 | Symptômes plus proches des textes ; graines attestées sur des sites de l’âge viking | Aucune source n’en parle ; des toxicologues doutent qu’elle permette de combattre efficacement |
| Alcool | Hans Jacob Wille, 1786, et d’autres | Scènes de beuverie dans les sagas | Les berserkers des sagas boivent sans entrer en fureur |
| Trouble mental | Fredrik Grøn, 1908, et d’autres | Accès soudains ; comparaison avec l’« amok » malais | Diagnostic à distance d’un motif littéraire |
| Traumatisme de guerre | Jonathan Shay, 1994 ; Lily Geraty, 2015 | Rages semblables chez des anciens combattants d’aujourd’hui | Explique des individus, pas une catégorie reconnue d’hommes du roi |
| Rituel et culte | Otto Höfler, 1934 ; Kris Kershaw, 2000 ; Neil Price (les métamorphes dans la magie guerrière), 2002 | Odin, images de guerriers-animaux, bandes guerrières | Reconstruit à partir de textes tardifs et d’images ambiguës |
| Mise en scène, pas folie | Roderick Dale, 2014 et 2022 | Les textes eux-mêmes ; la guerre en mur de boucliers | Minimise les traits surnaturels sur lesquels insistent les textes |
Les berserkers prenaient-ils des champignons ? La théorie de l’amanite tue-mouches
L’idée a une date de naissance précise. En 1784, le naturaliste suédois Samuel Ödman publie, dans les mémoires de l’Académie royale des sciences de Suède, un « essai pour expliquer par l’histoire naturelle la fureur berserk des anciens champions nordiques » (notre traduction). Après avoir écarté l’opium, la belladone et le chanvre, il se tourne vers les récits sur des peuples de Sibérie qui mangeaient l’amanite tue-mouches (Amanita muscaria) et tombaient dans des accès de force suivis d’épuisement. Son argument décisif était mythologique : « Ce qui, en particulier, me semble parler en faveur de l’amanite tue-mouches […], c’est que son usage est proprement une coutume de cette partie de l’Asie d’où Odin, avec ses Ases, fit la célèbre migration vers notre Nord » (notre traduction). C’est l’Odin évhémérisé de Snorri, lu comme de l’histoire. L’idée a été reprise par F. C. Schübeler (1885), puis par Howard D. Fabing dans un article de 1956 intitulé « On Going Berserk: A Neurochemical Inquiry » (d’après le résumé de Klausen).
La plupart des chercheurs la rejettent aujourd’hui. Le bilan de Klausen cite Liberman sur le silence complet des sources, et Are Skarstein Kolberg (2018) sur la pharmacologie : le principal composé actif du champignon, le muscimol, est un sédatif, plus susceptible de provoquer la stupeur que la fureur. Ödman posait une question scientifique ; sa réponse ne reposait sur aucun témoignage nordique.
Jusquiame, alcool et autres substances
En 2019, Karsten Fatur, de la faculté de pharmacie de l’université de Ljubljana, a proposé la jusquiame noire (Hyoscyamus niger), dont les alcaloïdes tropaniques correspondent mieux que l’amanite aux symptômes rapportés, y compris la rage et une moindre sensibilité à la douleur. Il signale des graines de jusquiame sur des sites de l’âge viking au Danemark et en Finlande, dont une bourse de graines dans la tombe d’une femme danoise des environs de 980 (des découvertes que Klausen juge peu concluantes). Il le reconnaissait franchement : « il n’y a pas assez de preuves archéologiques et historiques pour démontrer ou réfuter cette théorie ». Deux toxicologues de l’Oregon Poison Center, Adam Blumenberg et Zane Horowitz, lui ont répondu dans la même revue sous le titre « The Saga continues: Solanaceae may cast too much shade for effective berserking » (2020). L’alcool est avancé depuis Hans Jacob Wille, en 1786, mais dans la Grettis saga les berserkers boivent jusqu’à la fatigue, pas jusqu’à la fureur, comme le fait remarquer Dale. Toutes ces théories ont la même faiblesse : les textes ne mentionnent jamais aucune substance.
Maladie mentale et traumatisme de guerre (stress post-traumatique)
En 1908, Fredrik Grøn a qualifié le berserksgangr de psychose aiguë comparable à l’amok malais, avant de le rattacher au stress et à la peur à la lumière des traumatismes d’obus de la Première Guerre mondiale. Le psychiatre Jonathan Shay, dans Achilles in Vietnam (1994), a employé « berserk » pour la rage des anciens combattants et en a nommé les déclencheurs : la trahison par les chefs, le rétrécissement de l’horizon moral, le deuil d’un camarade particulièrement proche, et la culpabilité. Lily Geraty (mémoire de master, université d’Islande, 2015) a proposé d’appliquer le modèle de Shay à l’étude des berserkers nordiques. Il convient à des hommes comme Þórir dans la Vatnsdæla saga, moins bien à une catégorie reconnue d’hommes du roi.
Cultes guerriers et rituel
Toute une lignée de chercheurs a vu dans les berserkers les membres de bandes guerrières vouées à Odin. Otto Höfler a défendu l’existence de telles sociétés guerrières cultuelles dans Kultische Geheimbünde der Germanen (« Sociétés secrètes cultuelles des Germains », 1934). The One-Eyed God: Odin and the (Indo-)Germanic Männerbünde de Kris Kershaw (2000) suit la même ligne ; son éditeur présente l’Odin du livre comme « le dieu des Einheriar, des mannerbunde germaniques et vikings », c’est-à-dire des confréries de guerriers, et des hommes-loups. The Viking Way de Neil Price (2002 ; deuxième édition 2019), qui lit la sorcellerie nordique à la lumière du chamanisme sâme et, plus largement, circumpolaire, range les métamorphes parmi les « facettes surnaturelles de la violence à l’âge viking » (selon le résumé du chapitre par son critique Oren Falk). Les matrices de Torslunda et Snorri sont cités à l’appui, mais les textes sont tardifs et les images ambiguës. Dale est plus prudent : une mise en scène dont le sens religieux s’est perdu.
Les berserkers et Odin : ours, loups et changeurs de forme
Le lien le plus clair avec Odin est l’Ynglinga saga 6 de Snorri, même si un poème où une valkyrie interroge un corbeau appartient déjà au monde des guerriers morts d’Odin. Le versant animal est plus ancien et plus large. Les textes comparent les berserkers aux chiens, aux loups et aux ours ; on les appelle « peaux-de-loup » ; et le mot hamrammr, « fort de forme », rattache la fureur à la croyance que certaines personnes n’avaient « pas qu’une seule forme » (eigi einhamr) et pouvaient prendre une forme animale, comme l’ours de Hrólfr kraki et Kveldúlfr, le Loup-du-soir. Que cette croyance reflète un rituel, une manière de décrire une violence extrême, ou les deux, c’est précisément ce que se disputent les théories exposées plus haut.
D’où vient l’expression anglaise « going berserk » ?
Du vieux norrois berserkr, par l’intermédiaire de Walter Scott. Selon l’Oxford English Dictionary, cité par le blog Grammarphobia, Scott a introduit le mot en anglais en 1814, sous la forme « Berserkar », dans un article résumant l’Eyrbyggja saga. Dans son roman The Pirate (1822), le jeune Mordaunt compare la colère de son père à « la fureur de ces anciens champions, ces Berserkars » que chante la vieille Shetlandaise Swertha, et une note du roman reprend l’étymologie « sans armure » ainsi qu’une explication par une drogue. L’adjectif suit dans le roman de Charles Kingsley Yeast (1851) : « Yelling, like Berserk fiends » (« hurlant comme des démons berserk »). Le plus ancien « going berserk » trouvé par Grammarphobia figure dans un journal du Colorado de 1894. Aujourd’hui, to go berserk veut simplement dire perdre tout contrôle, devenir fou furieux : l’expression a gardé la frénésie et oublié les guerriers. Le français, lui, a emprunté le mot sous les formes « berserker » et « berserk ».
Berserk, le manga. La série de dark fantasy de Kentaro Miura, publiée depuis 1989, tire son titre du mot et suit l’épéiste Guts ; ce n’est pas une histoire de Vikings.
God of War Ragnarök (2022). Ses boss « Berserker », qu’on trouve près de pierres tombales dans les Neuf Royaumes du jeu, culminent avec le roi Hrolf, et l’un d’eux s’appelle Beigadr, d’après un champion de la saga : un clin d’œil du jeu à la Hrólfs saga kraka, pas une reconstitution.
Vikings: Valhalla. L’article que Netflix consacre à la série sur son propre site Tudum demande « Who Were the Tripped-Out, Nearly Naked Berserkers? » (« Qui étaient ces berserkers défoncés et presque nus ? ») et prête à Hornklofi les mots « gods were in their minds » (« les dieux étaient dans leur esprit »). Le vieux norrois guðr, à la strophe 8, signifie « bataille », pas « dieu ».
Pour aller plus loin
Suivez les berserkers jusqu’à leur dieu et leurs batailles
Snorri a fait des berserkers les guerriers d’Odin, et le plus ancien poème les place dans une bataille navale racontée par une valkyrie et un corbeau.
Berserkir Rís, de Mythic Harmonies, est une chanson originale en vieux norrois.
Questions fréquentes
Qu’était un berserker ?
Un berserker (en vieux norrois berserkr, pluriel berserkir) était un guerrier nordique d’élite, connu pour une fureur guerrière appelée berserksgangr. La plus ancienne source, un poème des environs de 900 en l’honneur du roi Harald à la Belle Chevelure, fait hurler des berserkers et des guerriers vêtus de peaux de loup à la bataille de Hafrsfjörðr et, dans ses dernières strophes, en fait les hommes du roi, récompensés par lui. Dans les sagas plus tardives, ils apparaissent comme champions des rois, pillards et duellistes qui hurlent, mordent leur bouclier et semblent invulnérables au fer et au feu, puis s’effondrent, épuisés, quand l’accès est passé.
Que signifie le mot berserker ?
La seconde partie, serkr, signifie chemise ou tunique. La première est discutée : soit ber-, un ancien mot pour l’ours (« chemise d’ours »), soit berr, nu (« chemise nue », c’est-à-dire combattre sans cotte de mailles). Laing, en 1844, penchait pour « nu » ; Cleasby et Vigfússon, en 1874, pour « ours », en s’appuyant sur le nom parallèle úlfheðinn, peau-de-loup. Les chercheurs ne sont toujours pas d’accord, mais « chemise d’ours » est la lecture la plus probable : l’Oxford English Dictionary, Cleasby et Vigfússon et Roderick Dale la préfèrent tous.
Les berserkers ont-ils vraiment existé ?
Oui, au sens où le mot et la pratique existaient. Un poème des environs de 900 nomme des berserkers dans l’armée d’un roi, et la loi chrétienne islandaise d’environ 1122-1133 punit de la proscription mineure quiconque entre en fureur berserk. La plupart des détails viennent toutefois de sagas écrites aux XIIIe et XIVe siècles, qui ont fait du berserker un méchant de convention. Aucune tombe, aucun objet ne peut être attribué à un berserker. Pour la Norvège, la Grettis saga affirme que le jarl Eiríkr Hákonarson a mis les berserkers hors la loi au début du XIe siècle, mais nous n’avons trouvé aucun texte de loi qui le confirme.
Les berserkers prenaient-ils des champignons ou des drogues ?
Aucune source médiévale ne le dit. La théorie de l’amanite tue-mouches a été proposée en 1784 par le naturaliste suédois Samuel Ödman, à partir de récits sur l’usage du champignon en Sibérie et de la croyance qu’Odin était venu d’Asie. La plupart des chercheurs la rejettent, et le principal composé du champignon est un sédatif. Karsten Fatur a proposé la jusquiame en 2019, tout en reconnaissant que les preuves ne permettent ni de démontrer ni de réfuter son hypothèse. L’alcool a aussi été avancé ; or les sagas montrent des berserkers qui boivent sans entrer en fureur.
Que veut dire « going berserk », et d’où vient l’expression ?
Berserksgangr, « la marche du berserk » (souvent écrit berserkergang aujourd’hui), est le nom vieux norrois de l’accès du berserker. Les textes décrivent des rugissements ou des hurlements de bête, le bord du bouclier mordu, une force immense, la croyance que ni le fer ni le feu ne pouvaient les blesser, et une grande faiblesse ensuite (Ynglinga saga 6, Egils saga 27, Eyrbyggja saga 28, Vatnsdæla saga 46, Hervarar saga 3). Pour Roderick Dale, c’était une démonstration calculée pour se donner du courage plutôt qu’une véritable folie. L’anglais a emprunté le mot au XIXe siècle : Walter Scott introduit « Berserkar » en 1814, et le plus ancien « going berserk » relevé à ce jour figure dans un journal de 1894. Aujourd’hui, l’expression veut simplement dire perdre tout contrôle.
Pourquoi les berserkers mordaient-ils leur bouclier ?
Les sources ne l’expliquent jamais ; elles présentent le bouclier mordu comme le signe visible que la fureur est venue (Ynglinga saga 6, Egils saga, Grettis saga 40, Hervarar saga 3). Le geste était assez connu pour que les sculpteurs des pièces d’échecs de Lewis, à la fin du XIIe siècle, donnent cette pose à certains de leurs gardes (les tours du jeu), et la Grettis saga en tire une plaisanterie quand Grettir, d’un coup de pied, renvoie le bouclier d’un berserker dans sa bouche.
Quelle différence entre berserkers et úlfheðnar ?
Úlfheðnar (ulfhednar) signifie « peaux-de-loup ». Le plus ancien poème, le Haraldskvæði, nomme côte à côte berserkers et peaux-de-loup et, dans une strophe plus tardive, semble les traiter comme les mêmes hommes. La Vatnsdæla saga parle des « berserkers qu’on appelait úlfheðnar », qui portaient des manteaux de loup au lieu de cottes de mailles. Formaient-ils deux groupes, ou s’agit-il de deux noms pour un seul ? On ne sait pas.
Y avait-il des femmes berserkers ?
Pas dans les sagas citées dans ce guide : tous les berserkers y sont des hommes. Ce qui s’en rapproche le plus dans la littérature en vieux norrois, ce sont « les épouses des berserkers » que Thor se vante d’avoir tuées sur l’île de Hlésey, dans le poème mythologique Hárbarðsljóð (strophe 37, traduit de l’anglais de Bellows) ; le poème n’en dit rien de plus. Les femmes guerrières en général, les « vierges au bouclier », sont une autre question.
Les berserkers combattaient-ils nus ou vêtus de peaux d’ours ?
Les sources ne disent ni l’un ni l’autre. Snorri dit que les hommes d’Odin allaient sans cotte de mailles, et non sans vêtements. La Vatnsdæla saga donne aux guerriers-loups de Harald des manteaux de loup au lieu de cottes de mailles, mais aucune scène de saga ne montre un berserker vêtu d’une peau d’ours ; l’ours survit dans l’étymologie possible « chemise d’ours ». Le berserker à demi nu, vêtu de fourrure, est en grande partie une image du XIXe siècle.
Les berserkers étaient-ils liés à Odin ?
Snorri Sturluson en fait les guerriers d’Odin dans l’Ynglinga saga 6, écrite vers 1230, et le plus ancien poème qui parle d’eux est un dialogue entre une valkyrie et un corbeau. Des chercheurs comme Otto Höfler et Kris Kershaw y voient les membres de bandes guerrières vouées au culte d’Odin ; les matrices de Torslunda, datées de 550-800, avec une figure dansante et un guerrier à tête d’animal, sont souvent citées à l’appui. Le lien est plausible, mais il repose sur des textes tardifs et des images ambiguës.
Sources et notes de la rédaction
Rédigé en novembre 2026. Les dates de composition suivent le Store norske leksikon, sauf indication contraire. Les traductions signalées « notre traduction » sont les nôtres, faites sur le vieux norrois, le suédois ou le norvégien ; les autres citations suivent les traductions anglaises du domaine public indiquées, que nous rendons ici en français, de même que les citations d’ouvrages modernes en anglais. Les numéros de chapitre des sagas suivent la traduction citée ; quand l’édition en vieux norrois diffère, les deux sont donnés.
- Textes : Haraldskvæði, éd. Finnur Jónsson, Den norsk-islandske skjaldedigtning B1 (1912–1915), sur heimskringla.no ; Snorri Sturluson, Heimskringla, trad. anglaise S. Laing (1844) : Ynglinga saga (vol. 1, Wikisource) et les sagas suivantes (Project Gutenberg) ; Egils saga, trad. anglaise W. C. Green (1893) ; Eyrbyggja saga, trad. anglaise W. Morris et E. Magnússon (1892) ; Grettis saga, trad. anglaise E. Magnússon et W. Morris (1869) ; Vatnsdæla saga (sagadb.org), Hrólfs saga kraka et Hervarar saga (éd. Guðni Jónsson et Bjarni Vilhjálmsson, heimskringla.no) ; Edda poétique (Hávamál, Hárbarðsljóð), trad. anglaise H. A. Bellows (1923) ; Grágás, éd. V. Finsen (1852) ; Tacite, Germania, traduction anglaise d’Oxford révisée.
- Études : R. Cleasby et G. Vigfússon, Icelandic-English Dictionary (1874), articles « ber-serkr », « úlf-héðinn », « ham-ramr » ; R. Dale, Berserkir: a re-examination of the phenomenon in literature and life (thèse de doctorat, Nottingham, 2014) et The Myths and Realities of the Viking Berserkr (Routledge, 2022) ; M. Klausen, To Bare or not to Bear (mémoire de master, université d’Oslo, 2023) ; E. Næss, « berserk », Store norske leksikon ; P. Foote, The Early Christian Laws of Iceland (Cambridge, 2004) ; Sveinbjörn Rafnsson, « Um grið og griðastaði á Sturlungaöld », Saga 54 (2016), résumé anglais « Asylum and Sanctuaries in the Age of the Sturlungs » ; S. Ödman, Kongl. Vetenskaps Academiens nya handlingar 5 (1784), p. 240–246 ; K. Fatur, « Sagas of the Solanaceae », Journal of Ethnopharmacology 244 (2019) ; A. Blumenberg et Z. Horowitz, Journal of Ethnopharmacology 248 (2020) ; M. P. Speidel, « Berserks: a history of Indo-European “mad warriors” », Journal of World History 13 (2002) ; H. D. Fabing, « On Going Berserk: A Neurochemical Inquiry » (1956), cité d’après Klausen ; J. Shay, Achilles in Vietnam (1994) ; The Grammarphobia Blog, « Going Berserk with a capital “B” » (25 juin 2018), pour les citations de l’Oxford English Dictionary ; K. Kershaw, The One-Eyed God (2000) ; N. Price, The Viking Way (2002 ; 2019).
- Musées : Musée d’histoire de Suède, matrices de Torslunda ; National Museums Scotland, pièces d’échecs de Lewis. Illustrations : édition norvégienne de la Heimskringla de Snorri (J. M. Stenersen & Co, 1899), dessin d’Erik Werenskiold (1855–1938).
All five albums and every single: 86 songs in WAV and MP3, yours to keep.

